5 question à Akong Tulkou Rimpoché

Pourquoi avoir choisi d'aider les Tibétains au Tibet, plutôt que les réfugiés tibétains en Inde ?

J'ai constaté que l'aide internationale était déjà bien concentrée sur les réfugiés en Inde, car la cause des réfugiés tibétains est bien connue dans le monde occidental et l'aide n'est pas trop difficile à organiser sur place. Il y a bon nombre d'organisations et de bienfaiteurs individuels qui aident et parrainent les réfugiés tibétains. En revanche, il existe peu de choses pour les Tibétains qui vivent en Chine : leurs problèmes sont moins bien connus en Occident et il est plus difficile de les aider sur place. Les organisations et les personnes individuelles ne sont souvent pas en mesure d'intervenir, par manque de connaissance du terrain, des pratiques locales et de la langue. J'ai donc choisi d'aider les Tibétains là où d'autres n'avaient pas les moyens d'intervenir.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Les difficultés changent tous les ans. Il y a souvent des problèmes d'accès car la plupart de l'aide se fait en milieu rural, dans des endroits reculés où l'on ne peut parvenir qu'à cheval. Même quand on peut y aller en jeep, les chemins sont très rudes et hasardeux : il n'est pas rare que la route soit effondrée ou inondée, qu'on doive attendre une réparation de fortune pour passer. D'autre part, on est tributaire des changements de politique du gouvernement central face aux zones rurales : par moments, l'accent est mis sur l'éducation en milieu rural, à d'autres moments, les autorités décident de concentrer les moyens sur les villes et agglomérations. Ce qui retentit sur nos programmes (puisqu'ils sont élaborés en collaboration avec les autorités locales). Mais la principale difficulté, à mon sens, est de savoir quel genre d'éducation est le plus utile. Les enfants ont besoin d'être éduqués, mais il faut qu'ils puissent gagner leur vie, le jour où ils rentreront chez eux, à la fin de leurs études. Leur scolarité doit les y préparer. Et comme la plupart d'entre eux sont originaires de villages et, pour certains, issus de familles de nomades, nos écoles doivent aussi leur donner des savoir-faire pratiques, en rapport avec l'économie villageoise et la vie nomade : notions d'agriculture, de soins du bétail, mécanique et maintenance de l'outillage, artisanat.
Il nous a fallu 8 ou 10 ans d'expérience pour mieux cerner les besoins : la plupart des élèves ne suivront pas un cursus d'études complet et il ne suffit pas de leur enseigner les matières de base, il est important de les armer pour la vie pratique (tout en offrant la possibilité d'études plus poussées à ceux qui sont doués dans ce sens-là).

Dans quels domaines intervient Rokpa ?

L'aide de Rokpa s'organise selon quatre grands axes : scolarisation des orphelins et enfants déshérités, préservation de la culture tibétaine, environnement, éducation supérieure et santé

  1. Scolarisation des orphelins et enfants déshérités
    L'aide à ces enfants-là passe forcément par une bonne scolarisation. Nous donnons la priorité aux filles, qui seront les mères de demain et qui sauront d'autant mieux élever leurs enfants qu'elles auront elles-mêmes été préparées à la vie par une bonne éducation.
  2. Préservation de la culture tibétaine
    Cette activité prend de nombreuses formes :
  3. Environnement
    L'environnement s'est considérablement modifié sous l'effet des grands changements intervenus dans le mode de vie des Tibétains au XXe siècle. Ne serait-ce que par l'apparition de la pollution sous ses différentes formes. (Petit exemple concret : les amas de sacs plastique et de boîtes de conserve posent problème partout… Dans certains endroits, nous en avons organisé la collecte.)
    Rokpa aide au maintien de l'environnement par
  4. Education supérieure et santé
    • Rokpa offre maintenant aux enfants doués la possibilité de poursuivre leurs études jusqu'au niveau universitaire. Pour les étudiants en fin d'études, nous sommes en train de travailler à aménager la possibilité de passer une année dans un pays occidental, afin de parfaire leur formation et d'élargir leurs horizons, pour mieux servir leurs communautés respectives à leur retour au pays.
    • Santé : Rokpa finance des dispensaires et des écoles de médecine tibétaine où sont formés des docteurs en médecine traditionnelle tibétaine dont certains deviendront à leur tour enseignants. Ces médecins s'engagent à effectuer un certain nombre d'années de pratique dans leur milieu d'origine. En dehors de ce cursus traditionnel, nous offrons aussi une formation courte de "médecins aux pieds nus", capables de dispenser des soins de première urgence dans les zones isolées.

Pouvez-vous parler des collèges de toulkous ?

Les Tibétains voient dans les toulkous un élément très important de leur vie quotidienne. Ce sont eux qu'on va consulter quand il y a un mort ou un malade dans la famille, lorsqu'on doit prendre une décision majeure, ou pour un conseil personnel. Or, pour bien remplir leurs fonctions, ces toulkous eux-mêmes ont besoin de recevoir une éducation spécifique qui ne leur était plus offerte depuis un certain nombre d'années. J'en parle en connaissance de cause, étant moi-même censé être un toulkou : l'éducation que j'ai reçue m'a été d'une aide précieuse. Rokpa a donc voulu créer des Collèges pour les toulkous, afin que leur soient dispensées les connaissances nécessaires au bon accomplissement de leur tâche. Non seulement dans le domaine spirituel et rituel, mais aussi sur le plan pratique : les toulkous doivent connaître les politiques gouvernementales et locales afin de ne pas y contrevenir dans leurs activités. Le Collège de toulkous de Yushu, qui fonctionne déjà depuis deux ans, aura cette année ses locaux propres, avec l'achèvement de la construction entreprise par Rokpa. Il reçoit des toulkous issus des quatre grandes écoles du bouddhisme tibétain (nyingmapa, kagyupa, sakyapa, gelukpa).

Monastères de femmes

Il y avait jadis quelque 5.000 moniales tibétaines. Elles sont aujourd'hui au nombre de trois ou quatre cents, mais ce sont des femmes exceptionnelles. J'ai moi-même été impressionné par la qualité de leurs pratiques et de leur spiritualité qui me paraît remarquable et même surprenante. Rokpa tient à soutenir des monastères féminins, non seulement en raison de la qualité de leurs éléments, mais parce que les femmes ont jusqu'ici presque toujours dû se contenter d'une éducation de qualité inférieure par rapport à celle des hommes, y compris en milieu monastique. Rokpa aide entre autre le monastère de Katchab qui réunit un groupe de femmes admirables.

 

Interview d'Akong Rimpoché à Bruxelles, dimanche 25 mai 2003